{"id":19,"date":"2007-08-03T07:07:09","date_gmt":"2007-08-03T12:07:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.yzabel.net\/mage\/principaux-personnages\/les-personnages-de-lpda\/pdla-pj-raph"},"modified":"2009-01-18T10:30:10","modified_gmt":"2009-01-18T08:30:10","slug":"pdla-pj-raph","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.yzabel.net\/mage\/principaux-personnages\/les-personnages-de-lpda\/pdla-pj-raph","title":{"rendered":"Raphael"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong>RAPHAEL : SURVIVRE ET EXISTER<\/strong><\/p>\r\n<p align=\"justify\"><a title=\"raphael_b\" rel=\"lightbox[pics19]\" href=\"http:\/\/www.yzabel.net\/mage\/wp-content\/uploads\/2008\/09\/raphael_b.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.yzabel.net\/mage\/wp-content\/uploads\/2008\/09\/raphael_b.jpg\" alt=\"raphael_b\" hspace=\"5\" width=\"200\" height=\"200\" align=\"left\" \/><\/a><em>Je suis n\u00e9 en plein milieu d'un champ de manioc. Ma m\u00e8re, Ruth, a accouch\u00e9 alors qu'elle \u00e9tait en train de travailler la terre avec les femmes du village et ce sont elles qui l'ont aid\u00e9e \u00e0 me mettre au monde. Ma m\u00e8re s'\u00e9tait mari\u00e9e au chaman du village, avec rang de seconde \u00e9pouse, et j'\u00e9tais son premier n\u00e9.<\/em><\/p>\r\n\r\n<address>Elle \u00e9tait venue de la grande ville, Sao Paolo, et accoucher d'un b\u00e2tard indien dans la boue \u00e9tait peut-\u00eatre l'\u00e9v\u00e9nement le plus indigne qui aurait pu arriver \u00e0 une femme riche et blanche. Comment cette h\u00e9riti\u00e8re s'\u00e9tait-elle fourvoy\u00e9e aux rives frustres de l\u2018Or\u00e9noque?<\/address>\r\n<p align=\"justify\">C'\u00e9tait la dictature militaire chez les Blancs des villes, et ceux qui ne voulaient pas de ce r\u00e9gime avaient form\u00e9 un groupe arm\u00e9, de convictions communistes, l'ALN. Mes deux grands-parents, que je n'ai jamais connus, en faisaient partie. Ils furent pris et tortur\u00e9s en 1974. Ma m\u00e8re se retrouva orpheline \u00e0 17 ans et recherch\u00e9e par les forces arm\u00e9es. Un ami de son p\u00e8re la fit monter dans un bus pour le Venezuela, mais en cours de chemin, elle s'enfuit, par peur d'un barrage de police, et, entr\u00e9e dans la for\u00eat, elle tomba sur un shabano. Elle fut accueillie, et je crois m\u00eame, appr\u00e9ci\u00e9e de toutes les femmes par sa bonne volont\u00e9. Elle devint la premi\u00e8re \u00e9pouse apr\u00e8s que sa\u00a0\"rivale\"\u00a0 mourut en couches. Mon p\u00e8re ne reprit pas d'autre femme, car il voulait montrer \u00e0 sa Ruth qu'il l'aimait comme un Blanc. Et celle-ci semblait assez contente de vivre ici. Quelquefois, elle semblait perdue dans ses pens\u00e9es et se mettait \u00e0 chanter des m\u00e9lodies compliqu\u00e9es, d'un air triste. De temps en temps, un autre Blanc, un de ceux qui \u00ab\u00a0\u00e9tudiaient\u00a0\u00bb mon peuple, venait la voir. Il s'appelait Ernst Curtius, il avait d\u00e9j\u00e0 les cheveux blancs et ils pleuraient ensemble chaque fois. Mon p\u00e8re le prenait mal, accusant le Blanc de lancer un mauvais sortil\u00e8ge sur sa femme. Elle resta aupr\u00e8s des n\u00f4tres durant trois shabanos.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Quand j'\u00e9tais enfant, je jouais beaucoup dans la for\u00eat, autour du village, avec les autres jeunes gens. Nous \u00e9tions fougueux et bagarreurs, mais tr\u00e8s solidaires. Dans le groupe, j'avais un r\u00f4le d'organisateur et j'entra\u00eenais les autres \u00e0 me seconder dans mes activit\u00e9s : j'\u00e9tais toujours occup\u00e9 \u00e0 pr\u00e9parer une blague, rapporter des fruits pour nos m\u00e8res, confectionner un panier, et bien s\u00fbr \u00e0 participer aux sessions d'entra\u00eenement \u00e0 la sarbacane ...Je n'\u00e9tais pas tr\u00e8s dou\u00e9, mais je brillais par ma capacit\u00e9 \u00e0 monter dans les arbres. J'aimais bien le faire, et les adolescents m'avaient montr\u00e9 une technique pour m'\u00e9lever rapidement dans les palmiers. Le soir, nous nous retrouvions dans l'aire centrale du shabano aupr\u00e8s du feu, et l\u00e0 encore tout \u00e9tait pr\u00e9texte \u00e0 la vie communautaire, aux babillages, aux courses-poursuites sous l\u2018\u0153il des adultes... Un jour, le silence se fit dans ma t\u00eate. Je n'avais plus de pr\u00e9occupations. Je voyais les choses avec \u00e9loignement, distance. Tout ce que je faisais me semblait futile, inutile. Le moindre insecte captait mon attention, le sourire des vieilles qui tissaient des fibres m'\u00e9mouvait, et le rire de ma camarade Junni m'attirait comme un oiseau est attir\u00e9 par une fleur r\u00e9pandant son parfum. Je me battais avec mes amis. Je dormais mal, je sentais des pattes d'animaux sur mon \u00e9paule pendant la nuit et je me r\u00e9veillais en sursaut, ce qui me faisait tomber du hamac et rire mon p\u00e8re. Je vivais tout intens\u00e9ment, \u00e0 en crever. Et je voulais me r\u00e9veiller une fois pour de bon, \u00e9quilibrer mes sensations. Et c'est pour cela que je me jetai de l'arbre le plus haut de notre zone d'habitation. J'entendis juste le hurlement de mon p\u00e8re, qui me vit tomber. A mon r\u00e9veil, je per\u00e7us des petits cailloux lumineux autour de moi, et l'\u00e9clat du soleil m'\u00e9tait devenu insupportable. Je me plaignais beaucoup, et le village crut que j'allais\u00a0mourir. Mon p\u00e8re n'osait pas me soigner et avait demand\u00e9 \u00e0 ceux du shabano \u00e0 un jour de marche de venir. les chamans vinrent, et ils dirent que, si je survivais, je deviendrais son successeur. Toutes ces petites lumi\u00e8res qui s'agitaient autour de moi, c'\u00e9taient les shapiris de la for\u00eat. Ils voyaient en moi une grande \u00e2me, pr\u00eate \u00e0 se lever et ils venaient m'accueillir. J'appris \u00e0 les conna\u00eetre, \u00e0 les diff\u00e9rencier et \u00e0 leur parler chacun selon son caract\u00e8re, dans mes r\u00eaves et au cours de la journ\u00e9e, au contact de mon p\u00e8re et d\u2018autres chamans des tribus des alentours. Je pense aussi que c'est \u00e0 ce moment que ma m\u00e8re d\u00e9sesp\u00e9ra de moi, apr\u00e8s avoir souhait\u00e9 secr\u00e8tement m\u2018emmener avec elle.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">En effet, un jour, quand j'avais \u00e0 peu pr\u00e8s 11 ans, ma m\u00e8re et Curtius sortirent de la for\u00eat et me conduirent avec eux dans la grande ville. Comme toujours, ils parlaient du pass\u00e9. Ma m\u00e8re m'emmena voir les tombes de ses parents. Chez nous, il n'y a pas de tombes. Les d\u00e9funts passent dans le corps et les pens\u00e9es de la tribu. Je ne compris que lorsque Curtius m'expliqua. Je me figeai, apeur\u00e9. Ma m\u00e8re me fit toucher la surface lisse et froide du marbre, et me raconta au creux de l'oreille que Grand-p\u00e8re jouait tr\u00e8s bien du violon et que Grand-m\u00e8re \u00e9crivait dans des magazines pour intellectuels qui \u00e9taient lus par des milliers de gens. Moi qui ne savais pas lire, avec mes mains sales et mes ongles crochus... Je ne rentrai dans la for\u00eat qu'avec Curtius. Il avait apport\u00e9 beaucoup de cadeaux pour mon p\u00e8re. Aujourd'hui, ma m\u00e8re est remari\u00e9e, elle a eu deux autres fils blancs. Je ne suis pas retourn\u00e9 la voir dans sa ville blanche. J'avais eu le sentiment d'\u00eatre un cauchemar, estomp\u00e9 au fil du temps.<\/p>\r\n<p align=\"justify\"><!--nextpage--><\/p>\r\n<p align=\"justify\">Lorsque j'eus douze ans, je passai mon initiation avec quelques enfants du m\u00eame \u00e2ge. Je gouttai \u00e0 la poudre yakoana, qui ouvre les yeux et approche des shapiris et des xapirip\u00e9s. En tant que jeune chaman, je m'engageai \u00e0 rester \u00e0 l'\u00e9cart, dans la for\u00eat, \u00e0 me nourrir par mes propres moyens, \u00e0 ne pas fr\u00e9quenter les filles. C'\u00e9tait un moyen d'endurcir la pens\u00e9e, le c\u0153ur, les r\u00e9flexes, et de c\u00f4toyer les shapiris que je ne connaissais pas pour apprendre d'eux et enfin de domestiquer \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s un xapirip\u00e9, un esprit ami. Les premiers temps j'eus peur dans la grande for\u00eat, o\u00f9 je devais me d\u00e9brouiller seul...et je me d\u00e9brouillais assez mal. Que d'indigestions j'eus... J'essayais parfois de suivre les hommes \u00e0 la chasse, de loin, dans les fourr\u00e9s. Jamais mon p\u00e8re ne se retourna pour me laisser une b\u00eate tu\u00e9e par la troupe. Aujourd'hui, je l'admire et je le remercie d'avoir eu cette confiance en moi.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Mon xapirip\u00e9 vint \u00e0 moi, un soir, \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, sous la forme d'un jaguar. Il s'allongea au pied de l'arbre o\u00f9 je dormais et me parla \u00e0 trois reprises, entre grognements et sifflements. Chaque fois qu'il avait termin\u00e9, un de ses petits grimpait dans l'arbre pour venir se coucher, roul\u00e9 en boule dans mon giron : un tout noir, un tachet\u00e9 noir et blanc et un tachet\u00e9 noir et dor\u00e9. Puis je revins dans le village, comme chaman accompli - r\u00f4le subtil que je croyais superficiel, et dont j'appris le sens social. J\u2018\u00e9tais devenu franchement plus m\u00fbr que mes camarades de m\u00eame \u00e2ge, et les filles me regardaient avec crainte. Je crois que les Blancs appellent ce que je faisais \u00ab\u00a0\u00eatre un pr\u00eatre\u00ab\u00a0.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Mais je n'exp\u00e9rimentai pas longtemps mon statut. Les Blancs envahirent notre territoire, \u00e0 la recherche de l'or, le m\u00e9tal qui les rend fous. Ils nous chass\u00e8rent en br\u00fblant la for\u00eat, en versant du mercure dans les eaux du fleuve et en venant nous intimider dans notre shabano. Ils avaient des machines, avec lesquelles ils arrachaient les arbres et violaient la terre. Mon p\u00e8re voulut s'opposer \u00e0 eux et leur signifia clairement de partir. Quelques jours plus tard, ils revinrent, avec leurs machines. Ils fonc\u00e8rent sur nos maisons, et tu\u00e8rent les hommes qui faisaient barrage. Mon p\u00e8re et huit autres moururent. Nous mange\u00e2mes la pur\u00e9e de banane m\u00eal\u00e9e de leurs cendres en hurlant de rage. Je devins, \u00e0 la mort de mon p\u00e8re, le seul chaman de la tribu, bien peu aguerri, bien peu exp\u00e9riment\u00e9, et traumatis\u00e9 par ces menaces incompr\u00e9hensibles.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Quelques jours apr\u00e8s, Curtius et ma m\u00e8re arriv\u00e8rent. Ma m\u00e8re avait une odeur qu'on appelle du parfum, elle n'\u00e9tait pas nue, comme nous, elle \u00e9tait v\u00eatue de v\u00eatements bleu gris. Elle parla longuement avec les autres femmes du village, accroupies dans leur case, qui lui remirent des objets de mon p\u00e8re. Elles ne lui en voulaient pas d'\u00eatre partie, mais elles auraient voulu que je reste. Je crois comprendre \u00e0 pr\u00e9sent que ma m\u00e8re avait d\u00fb n\u00e9gocier la tranquillit\u00e9 de la tribu contre un versement d'argent aux soci\u00e9t\u00e9s mini\u00e8res qui nous avaient attaqu\u00e9s. Elle pleura \u00e0 nouveau, en me tenant dans ses bras froids\u00a0; Curtius \u00e9tait tr\u00e8s ennuy\u00e9, et essayait de compl\u00e9ter des papiers avec les renseignements que pouvaient apporter les Anciens. En le revoyant, je me rendis compte que lui aussi \u00e9tait une sorte de chaman, ce que je n'avais jamais compris auparavant. Il avait une assistante, Dorothea, une femme blonde, v\u00eatue de mani\u00e8re stricte, qui essaya de m'apprivoiser comme son petit singe. Je re\u00e7us d'elle pour la premi\u00e8re fois de ma vie un miroir. Je me regardai dedans. A cet instant, je vis que je n'\u00e9tais pas comme les autres gar\u00e7ons de la tribu : le teint plus blanc, les cheveux plus bruns que noirs, boucl\u00e9s, les yeux d\u2018un gris profond et les traits plus allong\u00e9s. Bien que j'eus conscience de ma diff\u00e9rence de couleur, personne ne m'avait jamais fait de remarque sur mes ascendances. Personne ne m'avait jamais dit que j'\u00e9tais un Blanc, que j'appartenais \u00e0 la race de ceux qui faisaient du mal aux miens. Je pr\u00e9sentai avec d\u00e9sinvolture ce miroir \u00e0 chacun des membres du village et je guettai avec anxi\u00e9t\u00e9 leur reflet dans la glace, en esp\u00e9rant voir appara\u00eetre aussi un Blanc dans le cadre. Tout le monde s'amusa \u00e0 se mirer, \u00e0 confirmer son identit\u00e9, \u00e0 rendre plus pr\u00e9sents les pi\u00e8ces de bois fich\u00e9s dans les chairs du visage, les seins pendants sur la poitrine, les colliers amass\u00e9s, les cicatrices acquises \u00e0 la chasse au tapir. Ma honte fut compl\u00e8te. Cet objet faisait la preuve par cent que moi aussi j'\u00e9tais une graine de tra\u00eetre\u00a0: j'avais fait fuir ma m\u00e8re de la case de mon p\u00e8re et j'avais caus\u00e9 la mort de ce dernier. Je rentrai dans mon coin pour dormir et r\u00e9fl\u00e9chir. Les vieilles, sentant le mal que le miroir avait fait et les risques de me voir partir, essay\u00e8rent sans doute d'arranger un mariage, m\u00eame pr\u00e9coce, avec Junni ou une autre, mais cela n'aboutit pas.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Curtius vint me chercher et m'annon\u00e7a que j'allais devoir quitter le village, pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9. Les membres de la tribu m'offrirent les meilleurs cadeaux, les mille marques d'affection et de respect, Junni me regarda m\u00eame bizarrement avec ses yeux qui me br\u00fbl\u00e8rent l\u2018\u00e2me, mais j'\u00e9tais comme paralys\u00e9. Les shapiri dansaient autour de moi lentement, je ne pouvais m'emp\u00eacher de chanter avec eux, dans un vertige froid et descendant. Curtius m'emporta loin de ma tribu dans un \u00e9tat de prostration complet. Je ne savais plus qui j'\u00e9tais.<\/p>\r\n<p align=\"center\"><!--nextpage--><\/p>\r\n<p align=\"justify\">Curtius habitait \u00e0 Vienne, en Autriche, dans une tr\u00e8s belle maison. Les premiers mois, - et avec le recul, cela me fait rire - je crois avoir test\u00e9 ses limites. Entra\u00een\u00e9 par ma haine de l'univers entier, j'\u00e9tais entr\u00e9 dans un stade de r\u00e9volte permanente : cris, courses, \u00e0 toute heure du jour ou de la nuit, souillures diverses sur divers supports, refus de toute activit\u00e9 propos\u00e9e, Magye vulgaire. Curtius d\u00e9cida de d\u00e9m\u00e9nager au bout de trois semaines en Bavi\u00e8re et engagea un homme fort, tr\u00e8s grand, qui me mettait \u00e0 la porte tous les jours \u00e0 huit heures et revenait me chercher o\u00f9 que je fus \u00e0 partir de cinq heures du soir. C'\u00e9tait un custos et la cr\u00e9ation de Magye n'\u00e9tait dangereuse ni pour lui, ni pour moi. Curtius partait en balade tous les jours. Dans les premiers temps, j'ignorais son parcours et je partais \u00e0 la d\u00e9couverte de ces shapiris \u00e9tranges, avec lesquels j'avais du mal \u00e0 communiquer. J'acceptai alors d'apprendre les langues allemande et fran\u00e7aise que Dorothea, encore elle, m'apprenait sans avoir l'air de vouloir y toucher. Le custos devint inutile. Je commen\u00e7ai \u00e0 suivre le parcours de Curtius, de loin, puis, nous f\u00eemes route ensemble. Il m'enseigna beaucoup sur les r\u00e9cits de son peuple. Il m\u2018enseigna aussi \u00e0 me situer dans le temps avec des chiffres, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir en \u00e9tablissant des hi\u00e9rarchies, chose que les Yanomamis libres n\u2018ont pas besoin de savoir. Les Anciens de la civilisation europ\u00e9enne renaissaient sous ses doigts, dans ses dessins ou ses chants. Certains paysans commen\u00e7aient \u00e0 venir le voir, et \u00e0 se faire soigner chez lui. Un apaisement et une plus grande connaissance germaient en moi.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Nous rev\u00eenmes \u00e0 Vienne, Curtius devait \u00e9crire pour un journal. Les souvenirs de ce qu'avait dit ma m\u00e8re sur la tombe de ses parents trottaient dans ma t\u00eate et je voulus apprendre \u00e0 lire. J'avais seize ans. Ce fut laborieux de se concentrer sur ces petites fourmis immobiles. Mais, bon, je sais lire maintenant. Je lus les articles de ma grand-m\u00e8re Sarah Wallenberg, je ne compris pas tout, mais j'appr\u00e9hendai son statut de Mage et je me sentis un peu plus en paix avec moi-m\u00eame\u00a0: mes anc\u00eatres blancs \u00e9taient des personnes honorables. Curtius revint avec une surprise : une machine qui fabrique des images qui bougent et projette des fant\u00f4mes qui sourient. Curtius me montra les images de mes grands parents, Je reconnus ma m\u00e8re jeune, et ma m\u00e8re \u00e0 l'\u00e9poque o\u00f9 elle avait d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 la for\u00eat. Curtius me passa aussi un grand nombre de films qu'il avait tourn\u00e9s dans notre tribu. Je me revis petit, je revis mon p\u00e8re, je revis Junni. J'eus envie de rentrer. J'avais 17 ans.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Curtius repartit avec moi et je retrouvai \u00e0 Sao Paolo la chaleur et la saturation en humidit\u00e9 qui m'avait manqu\u00e9es en Europe. Il me confia \u00e0 un s\u00e9minaire pendant le temps o\u00f9 il pr\u00e9parerait notre exp\u00e9dition. Les lieux \u00e9taient calmes, mais tout le monde parlait de la destitution du pr\u00e9sident. Il me fallut de nombreuses explications pour comprendre ce qu'on voulait me dire, en effet mon vocabulaire portugais \u00e9tait insuffisant, car ce que m'avait appris ma m\u00e8re relevait de la vie quotidienne et pas des id\u00e9es. Je fis la connaissance entre autre d'un jeune pr\u00eatre qui venait d'\u00eatre ordonn\u00e9, Luis Alencar. Il \u00e9manait de lui une aura de calme serein et de bont\u00e9. Il semblait provenir d'une famille ais\u00e9e, l'un de ses fr\u00e8res \u00e9tait conservateur dans un mus\u00e9e \u00e0 Brasilia. Il allait \u00eatre nomm\u00e9 responsable d'une cure tranquille dans un quartier sans histoires, mais il d\u00e9sirait partir en mission. Je l'accompagnais dans ses tourn\u00e9es, et il me pr\u00e9sentait comme son \u00ab\u00a0 bedeau\u00a0\u00bb. Nous nous li\u00e2mes d'amiti\u00e9. Inutile de dire que mes relations dans le monde Magyque commen\u00e7\u00e8rent \u00e0 s'\u00e9toffer par son interm\u00e9diaire.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Curtius revint enfin et je br\u00fblai d'arriver chez les miens.<\/p>\r\n<p align=\"center\"><!--nextpage--><\/p>\r\n<p align=\"justify\">Les femmes accoururent vers moi. Les hommes vinrent, plus mesur\u00e9s. Je reconnus tous mes anciens amis, qui avaient forci, qui s\u2018\u00e9taient affirm\u00e9s, et dont certains \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 p\u00e8res. C'\u00e9tait un v\u00e9ritable plaisir de me rem\u00e9morer leurs noms, de recevoir l'accolade de bienvenue, de plaisanter sur leurs traits distinctifs, leurs parcours respectifs. Un nouveau chaman \u00e9tait venu me remplacer, un dormeur, qui les satisfaisait de toute \u00e9vidence par ses comp\u00e9tences. Quant \u00e0 Junni, rosissante, elle \u00e9tait l\u00e0, enceinte de quatre mois, nouvelle \u00e9pous\u00e9e, comme une fleur trop haute pour \u00eatre cueillie.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Mais malgr\u00e9 la bonne humeur ambiante, je ne savais plus l'innocence d'\u00eatre un Yanomami devant ma tribu, de chahuter dans l'eau, de traverser le village, de lancer le concours de sarbacane. Tout cela \u00e9tait devenu hors de port\u00e9e pour moi...J'\u00e9tais comme un Blanc qui \u00ab\u00a0\u00e9tudie\u00a0\u00bb le village et qui fait semblant d'en suivre les coutumes.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Les femmes pr\u00e9paraient d\u00e9j\u00e0 le festin du soir et les hommes les peintures pour mon retour. Je pr\u00e9textai que je devais rendre hommage aux shapiris dans la for\u00eat pour m'\u00e9loigner seul. Curtius resta avec eux, compagnon de longue date.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Je remontai sur l'arbre duquel je m'\u00e9tais \u00e9lanc\u00e9 lors de ma chute, et je m'installai tranquillement dans les frondaisons du sommet. L'arrachement avait \u00e9t\u00e9 trop brutal, dans des circonstances trop douloureuses. Je ne me sentais plus des leurs. Chantant doucement, j'appelai \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s les shapiris et engageai la conversation rituelle avec eux. Ils me racont\u00e8rent la vie de la tribu, leurs changements de shabanos, les morts et les naissances, les disputes et les f\u00eates, la fabrication des peintures, la vigueur des plantes, le nombre des animaux. Je me sentis soulag\u00e9. J'entendis les griffes des jaguars sur le tronc. Chacun arriva dans l'ordre o\u00f9 ils \u00e9taient venus la premi\u00e8re fois. Nous parl\u00e2mes longuement. Je me d\u00e9v\u00eatis enfin. Je reprenais le fil. Le soleil brillait avec force.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Je redescendis et me joignis \u00e0 la f\u00eate. J'\u00e9teignis tout de suite la tension que je sentais venir entre moi et le chaman du village, que je confortai dans son statut. Je sortis de mes affaires les plantes europ\u00e9ennes que je pensais pouvoir \u00eatre utiles aux miens et m'entretins avec lui sur la mani\u00e8re de les utiliser. L'homme \u00e9tait fut\u00e9, il comprit que j'avais fait mon choix et que je n'avais pas l'intention de reprendre ma place. Cependant, je ne d\u00e9trompai pas la joie de ma tribu, et je participai aux danses, apr\u00e8s que les gar\u00e7ons m'aient recouvert le corps de parures et m'aient chahut\u00e9. Nous nous endorm\u00eemes tous tr\u00e8s tard, dans les cases, apr\u00e8s avoir abus\u00e9 de parika et d\u2018alcool.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Les jours suivants, les hommes m'int\u00e9gr\u00e8rent dans leur groupe. Je retrouvai avec joie les activit\u00e9s que j'avais cess\u00e9es quelques six ans auparavant. J'avais maintenant en moi le regard de l'Europ\u00e9en qui se superposait \u00e0 ma culture d'origine et mes r\u00e9flexes. J'avais emport\u00e9 un appareil \u00e0 filmer. Et je filmai l\u00e0 o\u00f9 les Europ\u00e9ens ne filmaient pas, car on ne les y emmenait pas. J'enregistrai les chants, les confidences, les rires.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Je m\u00fbrissais en moi le projet de porter la vie de mon peuple au-del\u00e0 des for\u00eats, comme d'autres chamans l'avaient fait avant moi, afin que nous soyons connus et prot\u00e9g\u00e9s par les Blancs des villes, plut\u00f4t que pourchass\u00e9s. Je demandai \u00e0 tout le village de me pr\u00e9parer de quoi montrer notre culture. Je leur demandais par cons\u00e9quence, aussi de me laisser repartir avec Curtius. Les miens accueillirent cela avec silence, puis la plupart se ralli\u00e8rent \u00e0 mon id\u00e9e.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Au cours de la nuit, la s\u0153ur de Junni vint me chercher pour m'emmener aupr\u00e8s d'elle, m\u2018affirmant que son a\u00een\u00e9e \u00e9tait tomb\u00e9e malade. Quand j'arrivai, le mari \u00e9tait \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Junni \u00e9tait couch\u00e9e, p\u00e2le, en sueur, le regard troubl\u00e9. Apr\u00e8s avoir aspir\u00e9 un peu de poudre parika, je fermai les yeux pour examiner son motif vital. Je les rouvris quelques instants apr\u00e8s : elle s'\u00e9tait volontairement empoisonn\u00e9e. Son enfant ne survivrait certainement pas. Curtius et le chaman de la tribu arriv\u00e8rent \u00e0 ce moment. Je communiquai le diagnostic \u00e0 Curtius, et je le falsifiai pour le chaman et le mari. J'empoignai \u00e0 bras le corps le buste tremblant de la jeune femme, insufflant dans ses narines et sa bouche les volutes de fum\u00e9e et la frottant d'herbes \u00e9nergisantes. Nous lui f\u00eemes un lavement d'estomac et nous abr\u00e9ge\u00e2mes les douleurs du f\u0153tus. Les shapiris s'assembl\u00e8rent autour de son corps ext\u00e9nu\u00e9. Je quittai la case en larmes, laissant le mari d\u00e9sempar\u00e9 et le chaman inquiet de ce qu'il avait observ\u00e9. Junni surv\u00e9cut. D\u00e8s le lendemain matin, la rumeur enflait sur les causes de sa maladie. La doyenne des femmes vint me trouver dans ma case et nous all\u00e2mes discuter dans un champ de manioc identique \u00e0 celui o\u00f9 j'avais vu le jour. Je fus on ne peut plus honn\u00eate. De son c\u00f4t\u00e9, elle m'\u00e9tait relativement favorable, mais impossible d'enlever Junni \u00e0 son mari, m\u00eame contre d\u00e9dommagement : il fallait renoncer ou le tuer. Je ne voulais pas tuer un homme qui ne faisait que tenir \u00e0 sa femme. Je renon\u00e7ai contre la promesse du mari de me laisser lui parler autant que je voudrais, \u00e0 la prochaine lune pleine, sans oreilles pour nous \u00e9couter. Il s'installa donc en bordure de la clairi\u00e8re, l'air farouche, la sarbacane \u00e0 la main, nous laissant juste latitude pour nous parler. Je crois l'avoir un peu endormi, en agissant sur son syst\u00e8me digestif...<\/p>\r\n<p align=\"justify\"><!--nextpage--><\/p>\r\n<p align=\"justify\">Avoir fait cette tourn\u00e9e mondiale, \u00e0 l'initiative d'une grande organisation \u00e9cologiste, avec d'autres repr\u00e9sentants des peuples premiers-n\u00e9s d'Am\u00e9rique du Sud me fit beaucoup de bien. J'y rencontrai beaucoup de chefs, qui sont maintenant des alli\u00e9s, autant de dormeurs que de Mages. Je jouai naturellement lors de cette \"tourn\u00e9e\" un r\u00f4le de m\u00e9diateur entre les n\u00f4tres et les associations. Mes films int\u00e9ressaient beaucoup et j'appris avec un type de Greenchoice comment les monter et les mettre en forme, en expurgeant les passages que je voulais supprimer. Nous\u00a0rencontr\u00e2mes\u00a0diverses associations de Blancs, les gens de Greenchoice, bien s\u00fbr, ceux de Terra Sacrorum, Pachak Papa, les\u00a0Copains de la Terre, qui, tout en \u00e9tant bienveillants \u00e0 notre cause,\u00a0ne comprirent pas tout, et surtout continu\u00e8rent \u00e0 penser comme des Blancs, en nous attribuant des besoins de Blancs. La tourn\u00e9e s'est finie en 1994. De cette \u00e9poque date l'int\u00e9r\u00eat des Blancs des villes pour l'Amazonie.\u00a0En na\u00eetra leur pacte de Kyoto, encore un papier sign\u00e9 sans promesse.<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Bref, \u00e0 la fin de la tourn\u00e9e europ\u00e9enne, Curtius vint me trouver pour me demander ce que je comptais faire \u00e0 pr\u00e9sent. Quant \u00e0 lui, il allait passer quelques mois \u00e0 Strasbourg, pour ses recherches sur des livres qui avaient br\u00fbl\u00e9 beaucoup de temps avant pendant une guerre. J'acceptai de le suivre, et comme d'habitude, il se d\u00e9brouilla pour me trouver une chambre dans un s\u00e9minaire. Celui de Strasbourg \u00e9tait comme une citadelle \u00e0 l'ext\u00e9rieur et comme un labyrinthe de livres et de tableaux \u00e0 l'int\u00e9rieur. Il y avait relativement peu de choristes et la foi des Europ\u00e9ens... n'en parlons pas. Comme c'est diff\u00e9rent de\u00a0Sao Paolo. On se demande si c'est le m\u00eame dieu. \u00a0\u00a0<\/p>\r\n<p align=\"justify\">Je trouvai rapidement les lignes de bus qui m'emmenaient \u00e0 proximit\u00e9 des\u00a0petites for\u00eats que je parcourus de longues apr\u00e8s-midis. Je trouvai\u00a0non loin du s\u00e9minaire un magasin d'herbes d\u00e9j\u00e0 recolt\u00e9es et s\u00e9ch\u00e9es, que je \"squattai\" selon l'expression de la vendeuse, intrigu\u00e9e par ma constance et mes questions. Je lus \u00e9galement beaucoup de romans en portugais, et ma capacit\u00e9 \u00e0 lire s'en trouva accrue par l'int\u00e9r\u00eat que j'y trouvai.\u00a0Je terminai l'histoire de Diadorim en moins d'une semaine, ce qui stup\u00e9fia le biblioth\u00e9caire, aupr\u00e8s de qui je passais pour analphab\u00e8te. Mais il ne me pardonna pas de lui raconter la fin au d\u00e9but de mon\u00a0r\u00e9sum\u00e9. A la fin de juin 1994, je d\u00e9cidai de repartir dans le shabano des miens, en esp\u00e9rant que la situation y serait plus calme qu'\u00e0 ma derni\u00e8re arriv\u00e9e.\u00a0<\/p>\r\n\r\n<p align=\"justify\">\r\n<p align=\"justify\"><em>\u00e0 suivre <\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RAPHAEL : SURVIVRE ET EXISTER Je suis n\u00e9 en plein milieu d&#8217;un champ de manioc. Ma m\u00e8re, Ruth, a accouch\u00e9 alors qu&#8217;elle \u00e9tait en train de travailler la terre avec les femmes du village et ce sont elles qui l&#8217;ont aid\u00e9e \u00e0 me mettre au monde. 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