Genesis

« Ecoute », dis-je soudain à Philippe, « j’ai une idée. Essaie de te souvenir de comment est Janus, des sensations que tu as quand il est avec toi, et de transmettre tout ça à mon Trinité. A deux, on devrait pouvoir mettre cela sous forme de programme que je pourrai exploiter.

– T’es sûre que c’est faisable ?

– Hugo m’a dit un jour : Avec la magye, tout est possible ! » répondis-je en haussant les épaules. « Alors je sais bien que Hugo n’est pas là en ce moment, mais on est des mages, tous les deux, non ?

– D’accord. Dis-moi ce que je dois faire.

– Tu poses tes doigts sur l’un de ces jacks, là – non, pas celui-là, l’autre », lui expliquai-je en désignant deux des prises, sur le côté de mon Trinité. « Tu te contentes de penser à Janus, à ce que je t’ai dit. Moi, pendant ce temps, j’envoie une routine pour capter ce qui passe dans ta tête. Ca marche ? »

Philippe acquiesça brièvement, et posa deux doigts sur le jack. J’envoyai à mon tour la routine nécessaire ; et me dis que c’était vraiment très lent. Sur l’écran commença à s’afficher une silhouette – le schéma bioélectrique de Janus – ainsi que le visage au sourire goguenard de l’Avatar, juste à côté. Je me rendis compte à ce moment qu’à moi aussi, il m’avait manqué ; mais je n’eus pas l’occasion de pousser plus avant ce souvenir, car une petite fenêtre s’ouvrit à ce moment, à côté du schéma. Audrinn.

LES CHIENS DE GARDE SONT DE RETOUR, ANNA.

Attends… Les Chiens ?

ON DIRAIT QUE TOUTOU A RAMENE DES PETITS COPAINS. FAITES VITE, TOUS LES DEUX. JE TE RAPPELLE QUE TU AS LAISSE UN TROU DANS MA DATABASE, EN ENTRANT. ILS POURRAIENT PASSER PAR LA.

« Oh non, pas déjà… » murmurai-je pour moi même ; Philippe l’entendit, et rouvrit les yeux. Sur l’écran , le schéma était achevé.

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Les Chiens. ‘Faut faire vite, on n’a plus beaucoup de temps devant nous, maintenant. T’es prêt ?

– No problemo ! »
Et puis soudain, avant même que nous ayons pu faire quoi que ce soit… TOC, TOC.

Grand silence. On se regarda, tout les deux, parce que quelqu’un venait de m’envoyer un mail en employant le même code que j’avais utilisé précédemment avec Audrinn.

« …Quelqu’un d’autre connaît ton code ? » demanda Philippe.

– … Hugo. Je vois pas qui ça pourrait être, autrement. Mais… »

ANNA ! LES CHIENS SONT LA, JE TE SIGNALE !

« Tu crois que ces… programmes pourraient avoir piraté ton sésame ? On dirait que c’est ce que pense Audrinn… » reprit Philippe, fronçant légèrement les sourcils.

– Pas improbable. Et merde ! C’est vraiment pas le moment, j’ai pas le temps de prendre un mail maintenant, moi ! »

TOC,TOC. BORDEL DE MERDE, QU’EST-CE QUE TU FOUS ?

« … Ca, c’est certainement pas les Chiens ! » murmurai-je en contemplant les mots qui venaient de s’afficher. Cette bordée de jurons, ça ne pouvait être qu’une seule personne. « Bon, tant pis, je prends quand même le risque, j’ouvre… »

Là encore, je n’eus pas le temps. Parce que ça frappa pour de bon. A ma porte. Celle de mon appartement. Philippe bondit de sa chaise pour aller ouvrir, obéissant à un réflexe. Sur l’écran, nouveau message d’Audrinn. ILS SONT DEJA EN TRAIN DE CHERCHER L’ENTREE. DEPECHE-TOI, PLEASE.

« Ah, quand même ! C’est pas trop tôt ! On repassera, pour l’arrivée-surprise ! »

Je sursautai. Cette voix… Pas de doute. Il était là. Pas seulement par le biais du mail. Dans mon couloir, en long trench-coat noir, et portant un Trinité de la taille d’une valise. Hugo. Encore sous le coup de la surprise, je n’arrivais pas à me décider si je devais lui sauter au cou ou l’engueuler copieusement.

« Tiens ? Qu’est-ce que vous êtes donc en train de fabriquer, tous les deux ? »

C’était la phrase à ne pas dire. J’optai immédiatement pour la seconde solution.

« Ce qu’on fabrique ? Ce qu’on fabrique ? On essaie de sortir Janus de la Toile, si tu veux tout savoir ! Parce qu’il fallait bien qu’on se démerde tous seuls, non, vu que tu t’es barré sans prévenir ! » j’ai lancé à Hugo en me levant d’un bond, alors qu’il venait à peine de refermer la porte derrière lui. « Ben oui, me regarde pas comme ça ! T’aurais au moins pu m’en parler, d’abord, et puis… »

Je laissai tomber en haussant les épaules. Vu la tête que faisait Vecteur, il ne devait même pas comprendre pourquoi j’étais énervée. Si je n’étais habituée à ses bordées de jurons quand il a un programme qui merde, je finirais par croire que ce type n’a pas de nerfs.

« Bon ! Maintenant que t’es là », déclarai-je en l’attrapant par une manche pour le traîner jusqu’à mon bureau, « tu vas nous aider !

– Eh ! Attends, je…

– Ca t’aidera à te faire pardonner. Tu sauras sans doute mieux que nous comment t’y prendre ! »

Hugo haussa à son tour les épaules, signifiant par là qu’il acceptait, avant de se vautrer lui aussi sur l’un des tabourets. Je lui expliquai en deux mots en quoi consistait la situation ; c’était assez rapide à faire, car il avait déjà pu constater à Doissetep ce qui était arrivé à Janus. Et quand j’eus terminé, il se tourna vers Philippe avec sur les lèvres quelque chose qui pouvait passer à la fois pour un sourire moqueur et pour un rictus dégoûté.

« Tu sais que t’es vraiment un couillon, toi ? » dit-il en secouant la tête.

– Je suis quoi ? » s’exclama Philippe, pas content du tout.

– T’aurais pu venir me voir tout de suite, à Doissetep, au lieu de rester sur le pas de la porte ! Un gars qui ose même pas rentrer, moi, j’appelle ça un couillon !

– Dis-donc…

– Bon, vous allez pas vous engueuler en prime, maintenant ? » intervins-je. « Je vous signale quand même que si on ne fait rien maintenant, il n’y aura plus d’Avatar du tout dans la Toile ! »

A cette remarque, Hugo retrouva tout de suite son sérieux. Audrinn tentait effectivement de maintenir sa base de données close, mais tôt ou tard, les Chiens parviendraient à en trouver l’entrée. Après avoir quelque peu calmé Philippe en lui promettant de ne plus le traiter de couillon – je dis bien : quelque peu:, parce que vu sa tête, Phil n’a ensuite pas tellement apprécié de se voir envoyé à la cuisine pour ramener de la bière –, il me laissa donc lui raconter le coup que nous étions en train de tenter. Et conclut en même temps que moi qu’il fallait savoir prendre des risques, dans la vie, et que maintenant qu’on était tous les deux, on allait pouvoir mettre la pâtée aux clébards de la Warden.

« T’as envoyé ton Dopp, au moins ? » demanda Hugo en s’installant avec moi devant le Trinité.

– Non, j’ai dansé la java pour les faire fuir. Tu poses des questions connes, bien sûr que je l’ai lancé ! Mais c’était apparemment un programme malin, et il est vite revenu à la charge !

– Bon, alors voilà ce qu’on va faire. Je vais me connecter à ton Trinité et balancer un mon propre soft amélioré, ça devrait nous laisser deux-trois minutes… » Et tout en disant ces mots, il tapait la même chose sur le clavier, histoire de le signaler à Audrinn et de lui donner quelques instructions au passage.

Le programme fut lancé, et le leurre dut fonctionner comme il fallait, parce que les quatre chiens se promenant sous forme de lignes de données sur l’écran le suivirent immédiatement. On peut dire que j’étais soulagée.

« Audrinn te donne rendez-vous demain à seize heures, à l’endroit habituel ! » fit Hugo en me rendant le Trinité. « Maintenant, c’est à toi de jouer ! »

Je repris le clavier, en me promettant de montrer à Hugo ce que moi aussi j’étais capable de faire – même si au fond de moi, je n’étais pas certaine du tout du résultat. Je commençai à programmer le schéma bioélectrique de Janus à partir de ce que j’avais pu pour ainsi dire télécharger dans la tête de Philippe. Mais alors que je commençais à me dire, de plus en plus confiante, que ce qu’on avait inventé n’était finalement pas si mal du tout, l’image se mit à trembler, à vaciller… et soudainement, l’écran devint blanc. Blanc, comme à Doissetep.

« Oh non, pas encore ! »

Je ne pus m’empêcher de lâcher une bordée de jurons à la suite de cette exclamation, me raccrochant comme je le pouvais au programme qui partait en couilles, à peine consciente du fait qu’à côté de moi, Hugo était maintenant partagé entre l’étonnement et une vague inquiétude. Il était en train de me demander si c’était Audrinn qui s’amusait à faire cela, lorsque la lumière blanche s’intensifia dans un flash qui nous éblouit tous durant deux ou trois secondes, inscrivant quelques mots sur l’écran.

WHO AM I?

Je me rendis compte que j’avais maintenant des sueurs froides, et que mes mains tremblaient légèrement sur le clavier. Je n’eus même pas le temps de vérifier si le programme était fonctionnel : une voix étouffée se fit entendre sur le balcon, alors que quelqu’un toquait à la fenêtre – au quatrième étage ? Là, Philippe eut la même pensée que moi, et se précipita au salon pour ouvrire la porte-fenêtre.

« Ah, quand même ! » s’exclama un Janus tout trempé et grelottant, en nous voyant arriver. « Ca pèle, là dehors ! »

Dans un réflexe, trop stupéfaite pour vraiment réaliser ce que je faisais, ou peut-être encore mue par une habitude prise sur la Terre-Miroir, je tendis la main pour l’aider à descendre de la rambarde sur laquelle il était assis en équilibre instable ; ce n’est qu’une fois la fenêtre refermée, face aux effusions de joie Philippe-Janus enfin réunis, que je réfléchis un instant, et me demandai comment j’avais fait pour toucher et voir un Avatar qui n’aurait dû exister que pour une seule personne.